Un jeune pays qui pense vieux

La déclaration de Calgary vaut moins que Meech ou Charlottetown

ÉMILE COLAS
Avocat

Le Devoir 24 septembre 1997



Alors que nos premiers ministres fédéraux se réunissaient à Calgary, le dimanche 14 septembre, pour tenter pour la énième fois de trouver une solution aux problèmes constitutionnels canadiens, le premier ministre Tony Blair de Grande-Bretagne avait déjà enregistré un succès retentissant le vendredi 12 septembre avec le triomphe du oui au référendum d'autonomie en Ecosse.

Il s'agit là de la première étape d'une modernisation en profondeur de la Grande-Bretagne. Comme le rappelait M. Blair devant la foule rassemblée face à l'ancien parlement à Edimbourg, «c'est un bon jour pour l'Écosse, et c'est un bon jour pour la Grande-Bretagne et le Royaume-Uni»; il ajoutait qu'il s'agissait de la fin de l'ère du gouvernement centralisé et de «l'aube d'une nouvelle constitution essentielle au renouveau politique et à la nouvelle Grande-Bretagne en chantier».

Voici l'exemple parfait d'un vieux pays qui pense jeune face à un jeune pays qui pense vieux.

En un temps record, le plus jeune premier ministre depuis près de deux siècles met en branle un concept hybride qui s'adresse à la monarchie, aux syndicats, au pays de Galles et à l'Ulster, après avoir libéré l'Ecosse.

Dans le même temps, cette vision optimiste et généreuse entend établir une économie parfaitement en place avec le nouveau marché planétaire en Etat-providence empreint de justice sociale, des institutions adaptées aux besoins des citoyens.

Ces objectifs ne pouvant s'articuler que dans une identité clairement définie et un rôle bien déterminé dans le monde extérieur.

Au lieu de s'entêter à enculer les mouches, les politiciens canadiens devraient cesser de vouloir qualifier le Québec de société distincte, de société unique, et s'attacher à permettre aux citoyens d'un océan à l'autre de se prononcer sur la société qu'ils veulent pour le prochain siècle.

Des erreurs fondamentales on été commises, tels le rejet de l'Entente de Victoria par Bourassa, le rapatriement de la Loi du Parlement impérial de 1867, la politique de multiculturalisme, le maintien de l'apartheid des autochtones, du lac Meech et de Charlottetown. Demain, ce sera Calgary.

Une assemblée constituante doit être élue pour rédiger une nouvelle Constitution qui soit le fruit du consensus de tous les Canadiens et Canadiennes d'un océan à l'autre, où l'on doit privilégier le fédéralisme, s'interroger sur les derniers relents d'un colonialisme attardé, regrouper les territoires en cinq régions fédérées unies dans une Confédération, le partage des pouvoirs qui définirait clairement le champ de chacune des parties, évitant la dualité de compétences.

Tant et aussi longtemps que l'on s'entêtera à vouloir faire marcher un régime bâtard, qui est cause de désaccords perpétuels, en proposant des cataplasmes sur des jambes de bois, on ne fera qu'attiser les haines et les frustrations et l'on provoquera des heurts inutiles et meurtriers.

A partir du constat que le Canada est un pays trop vaste et trop peu peuplé, trop gouverné, trop centralisé dans certains domaines, en faisant comprendre aux excités de part et d'autre de la muraille que le Québec est la clef de voûte du pays, que la sécession peut créer un Canada de l'Est et un Canada de l'Ouest, tous deux voués à tomber, à plus ou moins brève échéance dans le giron du puissant voisin.

En expliquant aux Canadiens hors Québec que ce qui fait l'originalité du pays, c'est la présence d'une population qui parle français, qui est régie par un Code civil, qui appartient à une civilisation ancienne porteuse de valeurs fondamentales. Il faut pour cela exorciser les vieux démons qui se sont accumulés dans les consciences populaires au cours des conflits qui, pendant les siècles passés, ont opposé la France et l'Angleterre et ont ainsi laissé des préjugés qui n'ont plus de sens à l'ère où l'homme a conquis la Lune et Mars.

La population canadienne doit s'affirmer par son originalité, son dynamisme, sa fierté si elle veut éviter de s'enliser dans une américanisation envahissante et destructrice au Canada. Il n'y a jamais eu d'amour charnel de la patrie: l'indépendance a été progressivement acquise sans coups férir, sur des champs de bataille étrangers.

En aucun temps la population civile n'a été exposée aux destructions meurtrières et l'intégrité de territoire national n'a jamais été menacée.

Pour devenir véritablement un citoyen à part entière dans ce pays canadien, il faut se dépouiller du vieil homme, s'appuyer sur un passé riche en sacrifices, peuplé par des hommes et des femmes aguerris à un climat rude et vivifiant, dépouillé de tout préjugé basé sur la race, la langue et la religion, attaché à des valeurs de civilisations qui transcendent toutes les valeurs de culture et soucieux de se doter d'un pacte social qui sort adapté aux transformations contemporaines et aux exigences de l'évolution de la science et de la technologie.

Le drame, dans tout ce débat, c'est que les politiciens n'ont jamais fait confiance au sens commun des électeurs pour déterminer le contenu du pacte social qui pourra les unir et les régir en abordant le XXIe siècle.


Fonds Réjane Laberge-Colas